Mariane Ibrahim est fière de présenter Selva color del tiempo, la première exposition personnelle de José Gamarra au Mexique. L’exposition emprunte son titre au texte qu’Édouard Glissant écrivit à l’occasion de l’exposition de Gamarra à la Galerie Albert Loeb, à Paris, en 1985. Figure majeure de la pensée caribéenne et de la Poétique de la Relation, Glissant entretint pendant des décennies un dialogue avec l’œuvre de l’artiste, en tant qu’écrivain, collectionneur et ami. Dans l’essai qui donne son titre à l’exposition, Glissant identifie dans la peinture de Gamarra une conception de la forêt qui dépasse les conventions du paysage. La forêt apparaît comme un territoire où l’histoire demeure inscrite et à partir duquel l’expérience des Amériques peut être appréhendée. Loin de représenter l’Amazonie comme un espace lointain ou préservé, Gamarra la transforme en une archive où convergent la conquête, la colonisation, l’exploitation des ressources naturelles et leur persistance dans le présent. Présentées pour la première fois au Mexique, ces œuvres proposent une lecture continentale dans laquelle la forêt cesse d’appartenir à un seul pays pour devenir un lieu à partir duquel peut se lire l’histoire commune des Amériques.
L’exposition réunit des œuvres réalisées entre 1966 et 2026, depuis les dessins à l’encre qui accompagnèrent la transformation du langage pictural de Gamarra jusqu’à Fleuve de sang (2026). Plutôt que de proposer une rétrospective, elle retrace une recherche poursuivie avec constance pendant six décennies, au cours desquelles le paysage devient le lieu d’une réflexion sur l’histoire du continent.
Né à Tacuarembó, en Uruguay, en 1934, Gamarra étudie à Montevideo et vit à São Paulo entre 1960 et 1963 avant de s’installer définitivement à Paris. Au cours de ces années, sa peinture évolue de l’abstraction vers le paysage, une transformation nourrie à la fois par son expérience au Brésil et par ses lectures d’Horacio Quiroga et de Claude Lévi-Strauss, ainsi que par son étude de peintres tels que Frans Post (1612–1680) et Claude Lorrain (1600–1682). La forêt qui commence alors à apparaître dans son œuvre ne correspond à aucun lieu précis et ne procède pas davantage d’une observation directe de l’Amazonie. Il s’agit d’un paysage construit à travers des références historiques, littéraires et picturales, au sein duquel différentes temporalités entrent en relation.
À partir de la fin des années 1960, dans le contexte des dictatures militaires successives en Amérique latine, Gamarra développe un corpus pictural marqué par les interventions étrangères, l’exploitation des ressources naturelles et la violence politique. Au fil du temps, ces événements cessent d’apparaître sous la forme de scènes explicites et se trouvent absorbés par le paysage. Conquistadors du XVIe siècle, explorateurs, communautés autochtones, hélicoptères, industries extractives et animaux coexistent au sein d’un même espace pictural. L’histoire n’est plus organisée comme une succession d’événements : elle s’accumule plutôt par strates à travers le territoire.
Selva color del tiempo propose ainsi de lire la peinture de José Gamarra à travers cette accumulation de temporalités. La forêt n’y fonctionne pas comme l’arrière-plan de l’histoire, mais comme son archive : un lieu où la colonisation, le capitalisme et la dévastation environnementale demeurent visibles, et où le paysage conserve la mémoire des Amériques.
