Mariane Ibrahim a le plaisir de présenter I Would Follow Her by Ground and Sea, une exposition d’œuvres d’Ayana V. Jackson. Réunissant des ensembles majeurs de son travail, l’exposition retrace l’engagement constant de l’artiste autour de la figure de la femme, envisagée comme un lieu de mémoire, de pouvoir et de projection vers l’avenir.
Au rez-de-chaussée de la galerie sont présentées trois œuvres issues de la série From the Deep. Dévoilée en 2023 lors de l’exposition personnelle de Jackson au Smithsonian National Museum of African Art à Washington, D.C., cette série s’inspire de Drexciya, duo techno de Detroit qui a développé un univers mythologique centré sur une civilisation sous-marine née des femmes africaines enceintes jetées par-dessus bord, ou ayant sauté à la mer, durant la traite transatlantique. Le mythe fondateur de Drexciya réinvestit ainsi l’abîme non comme un lieu d’anéantissement, mais de transformation.
S’inscrivant dans cette filiation spéculative, Jackson construit une aquatopie sacrée dans laquelle les images confrontent la brutalité qui a condamné des millions de personnes à la mer, tout en imaginant un monde façonné par des femmes puissantes et résilientes. En mobilisant son propre corps comme sujet et comme médium, l’artiste met en scène une enquête incarnée sur l’absence historique, la perte et la survie, opérant un renversement du regard et interrogeant ce que ces histoires englouties pourraient voir lorsqu’elles nous regardent à leur tour.
En août 2025, soit deux ans après la présentation inaugurale de From the Deep, le travail de Jackson a été explicitement cité par l’administration américaine actuelle dans une liste d’œuvres jugées problématiques. Cet épisode souligne l’urgence et la pertinence durable de sa pratique, qui affirme la nécessité de faire exister l’histoire précisément là où elle demeure contestée, inconfortable ou délibérément occultée.
À l’étage, l’exposition s’enrichit d’œuvres issues des séries Dear Sarah (2016) et You Forgot to See Me Coming (2023), qui prolongent l’engagement de Jackson à revisiter l’histoire par le biais de l’auto-représentation performative. Dans Dear Sarah, l’artiste examine l’identité fragmentée de Sarah Forbes Bonetta, figure du XIXᵉ siècle réduite en esclavage par le royaume du Dahomey avant de devenir la protégée et filleule de la reine Victoria. Chaque image traverse les noms et les rôles successivement imposés à Sarah, révélant les violences et les contradictions inhérentes aux processus de nomination, de protection et d’assimilation.
Les photographies issues de You Forgot to See Me Coming, série développée lors de la résidence de Jackson à la Alturas Foundation, explorent les croisements entre les histoires des femmes noires et autochtones dans les conflits armés du début du XXᵉ siècle, notamment la Révolution mexicaine. En convoquant des figures telles que Carmen Robles — colonelle afro-descendante ayant combattu aux côtés de l’armée zapatiste — Jackson confronte des historiographies racialisées profondément ancrées et la tendance persistante à minimiser le rôle fondamental des femmes dans les mouvements de libération.
À travers ses différents chapitres, l’exposition affirme la nécessité de la présence, du travail et de la pensée d’Ayana V. Jackson. En opposant la représentation à la représentation elle-même, l’artiste rappelle que l’art demeure un vecteur essentiel de résistance, et que la mémoire — aussi douloureuse ou inachevée soit-elle — doit continuer à être activée, défendue et réinventée.
